Il existe des rencontres qui changent la manière dont on regarde son propre métier. Ma participation à une réunion consacrée au réseau FACE Artois, à la Citadelle d'Arras, en fait partie. Ce jour-là, je ne suis pas venu en spectateur d'une belle initiative locale, mais en professionnel du web soucieux de comprendre comment une entreprise, aussi petite soit-elle, peut prendre part à un effort collectif contre l'exclusion. FACE Artois appartient à un ensemble plus vaste : la Fondation Agir Contre l'Exclusion, une fondation nationale reconnue d'utilité publique, qui fédère depuis des années des acteurs économiques autour d'une conviction simple. L'entreprise n'est pas seulement un lieu de production de richesse, elle est aussi un maillon de la société, avec ce que cela suppose de responsabilités envers son territoire et envers celles et ceux qui en sont tenus à l'écart.
Cet article n'est pas un compte rendu administratif. Il se veut plutôt une réflexion, à partir de ce que j'ai découvert de ce réseau, sur l'engagement des entreprises, sur la responsabilité sociétale, et sur la place que peuvent y tenir des métiers comme le mien, tournés vers le numérique et la visibilité en ligne. Car si le combat contre l'exclusion est d'abord une affaire humaine, il a aussi besoin, aujourd'hui, de compétences très concrètes pour se faire connaître, mobiliser et durer.
Une fondation nationale reconnue d'utilité publique, au service de l'accès à l'emploi
Le statut de fondation reconnue d'utilité publique n'est pas un simple habillage juridique. Il traduit une exigence : celui qui l'obtient s'engage sur la durée, dans la transparence, autour d'une mission d'intérêt général qui dépasse les intérêts particuliers de ses membres. Dans le cas d'une fondation dédiée à la lutte contre l'exclusion, cette mission prend un visage très clair, celui de l'emploi et de l'insertion. Elle consiste à rapprocher deux mondes qui, trop souvent, s'ignorent : celui des entreprises, avec leurs besoins de compétences et leur connaissance du marché du travail, et celui des personnes qui, pour mille raisons, se retrouvent éloignées de l'emploi.
FACE Artois est l'incarnation locale de cette ambition nationale sur le territoire de l'Artois. Il s'agit d'une jeune structure, née en 2012, qui rassemble des entreprises désireuses de mettre une partie de leur énergie au service d'un objectif partagé. Ce maillage entre une fondation d'envergure nationale et des clubs de proximité me paraît être l'une des forces du modèle. La fondation apporte la légitimité, la méthode et le cadre ; le réseau local apporte la connaissance fine du terrain, des acteurs et des besoins réels. C'est dans cet équilibre entre le national et le local que se joue une bonne partie de l'efficacité de l'action.
Ce qui m'a frappé, en découvrant ce fonctionnement, c'est la cohérence de la démarche. On ne cherche pas à remplacer les institutions existantes, ni à se substituer aux dispositifs publics de l'emploi. On cherche plutôt à créer un espace de dialogue et d'action où les entreprises deviennent partie prenante de l'insertion, aux côtés d'acteurs comme les services publics de l'emploi, les missions locales ou les écoles de la deuxième chance. Le réseau se pense comme un trait d'union, jamais comme une forteresse.
La responsabilité sociétale des entreprises, une conviction avant d'être une contrainte
Au cœur de tout cela, il y a une notion que l'on entend beaucoup mais que l'on comprend parfois mal : la responsabilité sociétale des entreprises, la fameuse RSE. Trop souvent réduite à un exercice de communication ou à une case à cocher, elle mérite pourtant d'être prise au sérieux comme une manière de penser l'entreprise dans son environnement. La RSE consiste à placer les préoccupations sociales, environnementales et économiques au cœur de l'activité, sur une base volontaire, sans y être contraint uniquement par la loi ou par la pression du marché.
Un réseau comme FACE Artois se présente d'abord comme un lieu d'échange de bonnes pratiques en la matière. Des ateliers, des groupes de travail, des rencontres permettent aux entreprises membres de partager leur expertise et de progresser ensemble. Cette dimension collective me semble essentielle. Une entreprise isolée, surtout lorsqu'elle est petite, ne dispose pas toujours des moyens de repenser en profondeur ses pratiques. En revanche, en s'appuyant sur l'expérience d'autres structures, en confrontant ses difficultés à celles des autres, elle avance plus vite et plus sûrement.
J'observe avec un intérêt sincère la façon dont une entreprise peut faire évoluer sa démarche, améliorer ses pratiques environnementales, sociales et économiques, avant de communiquer sur cette évolution. Cet ordre me paraît d'ailleurs capital. La communication ne devrait jamais précéder l'action, sous peine de tomber dans ce que l'on dénonce à juste titre comme du verdissement ou de l'affichage de façade. On agit d'abord, on transforme réellement ses manières de faire, et l'on rend compte ensuite. Ce principe vaut pour la RSE en général, mais il vaut tout autant pour la manière dont une entreprise raconte son engagement en ligne.
Se mettre en conformité avec la loi ; démontrer une véritable démarche de responsabilité ; optimiser la gestion des ressources humaines ; renforcer, in fine, sa performance économique : autant de bénéfices qui ne s'opposent pas, mais se nourrissent mutuellement.
On oppose parfois, à tort, l'engagement social et la performance économique, comme s'il fallait choisir entre faire le bien et faire des affaires. L'expérience montre le contraire. Une entreprise qui prend soin de ses salariés, qui s'ouvre à la diversité, qui se soucie de son impact sur son territoire, construit une cohésion interne, une réputation et une fidélité qui finissent par se traduire en résultats. La responsabilité n'est pas un coût que l'on subit, c'est un investissement dont les retours, moins immédiats, n'en sont pas moins réels et durables.
La diversité, un enjeu de justice autant que de performance
Parmi les grands chantiers de la responsabilité sociétale, la question de la diversité occupe une place particulière. Elle touche à la fois au respect du droit, à la richesse humaine des équipes et à la performance de l'organisation. Un réseau engagé sensibilise ses membres aux différents enjeux d'une politique de diversité : se conformer au cadre légal qui interdit toute discrimination, bien sûr, mais aussi comprendre que la diversité des parcours, des origines, des âges et des situations constitue une force pour l'entreprise.
Recruter au-delà des schémas habituels, oser regarder autrement des candidatures que l'on aurait spontanément écartées, savoir accueillir des profils que l'on ne croise pas d'ordinaire : voilà des gestes qui demandent un effort, mais qui ouvrent l'entreprise à des talents insoupçonnés. La lutte contre l'exclusion commence souvent là, dans la capacité d'un recruteur à dépasser ses réflexes et à donner sa chance à quelqu'un que le marché du travail a laissé de côté.
Le parrainage, ou l'art d'accompagner plutôt que d'assister
De toutes les actions que peut porter un tel réseau, celle qui m'a le plus touché est sans doute le parrainage. Le principe en est aussi simple qu'exigeant. Des chefs d'entreprise, des responsables de structure, des collaborateurs acceptent d'accompagner, pendant plusieurs mois, des personnes éloignées de l'emploi ou en situation d'exclusion. Il peut s'agir de jeunes en recherche d'un premier poste, de seniors écartés du marché du travail, de femmes en reprise d'activité, de personnes en situation de handicap, de personnes placées sous main de justice, ou encore de travailleurs précaires cherchant à stabiliser leur parcours.
L'objectif n'est pas nécessairement de faire retrouver un emploi en quelques semaines, même si cela arrive. Il est plutôt de construire, avec la personne accompagnée, les ressources qui lui permettront, un jour, de se réinsérer durablement dans la vie active. On ne parle pas ici d'assistance, mais d'accompagnement. La nuance est fondamentale. Assister, c'est faire à la place ; accompagner, c'est cheminer aux côtés de quelqu'un, l'aider à retrouver confiance, à comprendre les codes du monde professionnel, à reconstruire un projet.
Ce que le parrain apporte n'est pas seulement un carnet d'adresses ou des conseils techniques sur la rédaction d'un curriculum vitae. Il apporte un regard qui restaure la dignité, une présence qui rompt l'isolement, une conviction transmise que le parcours n'est pas figé. Pour beaucoup de personnes éloignées de l'emploi, le plus dur n'est pas seulement l'absence de travail, c'est le sentiment de ne plus compter, de ne plus être attendu nulle part. Un parrainage bien mené répond d'abord à ce vide-là.
Et l'on aurait tort de croire que la relation ne profite qu'à celui qui est accompagné. Les parrains eux-mêmes témoignent souvent de ce que cette expérience leur apporte : un décentrement, une remise en perspective de leurs propres difficultés, une redécouverte du sens de leur métier. En donnant de leur temps, ils reçoivent, en retour, une forme de richesse que le seul exercice professionnel ne procure pas toujours.
Faire se rencontrer des mondes qui s'ignorent
Au-delà du parrainage individuel, des actions plus collectives permettent de faire tomber les barrières entre le monde de l'entreprise et celui des demandeurs d'emploi. Certaines prennent des formes originales, mêlant par exemple la pratique sportive et la rencontre professionnelle. L'idée, derrière ces initiatives, est toujours la même : créer des occasions de se croiser dans un cadre différent, plus détendu, où l'on n'est plus réduit à son statut de recruteur ou de chercheur d'emploi, mais où l'on redevient, tout simplement, des personnes qui échangent.
Ces moments partagés désamorcent bien des préjugés. Le chef d'entreprise découvre des candidats qu'aucun entretien formel ne lui aurait fait rencontrer. Le demandeur d'emploi comprend qu'il a, en face de lui, des interlocuteurs accessibles et bienveillants. C'est dans ces interstices, loin des procédures et des guichets, que se nouent souvent les rencontres qui débouchent, plus tard, sur une opportunité concrète.
Sensibiliser le monde scolaire, préparer l'avenir
Un réseau engagé ne se contente pas d'agir dans l'instant. Il regarde aussi vers l'avenir, notamment en direction du monde scolaire. Aider les élèves et les étudiants à mieux appréhender le monde de l'entreprise qu'ils rencontreront demain fait partie des missions les plus précieuses, même si elles sont les moins spectaculaires. Trop de jeunes abordent leur vie professionnelle avec une image floue, voire faussée, de ce qui les attend.
Faire entrer l'entreprise dans les établissements, ou faire découvrir l'entreprise aux jeunes, permet de réduire cette distance. Cela contribue à lutter contre une forme d'autocensure qui, dès l'adolescence, conduit certains à s'interdire des voies qu'ils croient hors de portée. En donnant à voir la diversité des métiers, en montrant des parcours possibles, on ouvre des horizons. La prévention de l'exclusion se joue aussi là, très en amont, dans la manière dont on aide chaque jeune à se projeter dans un avenir professionnel qui lui soit accessible.
Quand le numérique se met au service de la solidarité
Voici le point qui, en tant que professionnel du web, me tient le plus à cœur. On imagine parfois que les métiers du numérique et de la visibilité en ligne évoluent dans un univers déconnecté des réalités sociales. C'est une erreur. Le référencement, la création de sites, la présence sur les réseaux sociaux, la production de contenus sont autant de leviers qui peuvent servir, très concrètement, les associations et les initiatives sociales de nos territoires.
Une association qui lutte contre l'exclusion a besoin de se faire connaître pour mobiliser des entreprises, recruter des bénévoles, attirer des partenaires et donner de la visibilité aux personnes qu'elle accompagne. Or, aujourd'hui, une grande partie de cette visibilité se joue en ligne. Un site clair et bien conçu, un contenu que l'on trouve facilement lorsqu'on cherche de l'information sur l'insertion dans sa région, une présence maîtrisée sur les réseaux : tout cela n'est pas accessoire, c'est un prolongement direct de la mission de l'association.
Mettre des compétences numériques au service d'une cause, c'est offrir bien plus qu'un service technique. C'est amplifier une voix qui, sans cela, resterait confidentielle. Les structures engagées dans la lutte contre l'exclusion disposent rarement des moyens d'internaliser ces expertises. Le professionnel du web qui décide de leur consacrer un peu de son temps, ou de leur proposer un accompagnement adapté à leurs réalités, participe pleinement à l'effort collectif, à sa manière et avec ses outils.
- Rendre visible en ligne l'action d'une association pour qu'elle rencontre celles et ceux qui la cherchent ;
- Structurer un site pour qu'il soit compréhensible, accessible et facile à mettre à jour par des équipes non techniques ;
- Aider une structure à raconter son engagement avec justesse, sans exagération ni misérabilisme ;
- Transmettre des compétences numériques de base aux personnes accompagnées, tant elles sont devenues indispensables sur le marché du travail.
Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête. À l'heure où la moindre candidature passe par un formulaire en ligne, où l'on attend d'un salarié qu'il maîtrise un minimum d'outils numériques, la fracture numérique redouble et aggrave l'exclusion. Une personne éloignée de l'emploi qui ne sait pas se repérer dans cet environnement se trouve doublement pénalisée. Accompagner l'insertion, c'est donc aussi, de plus en plus, accompagner l'acquisition de ces compétences devenues élémentaires.
Rendre à son territoire, une conviction de professionnel indépendant
Si j'accorde tant d'importance à ces réflexions, c'est qu'elles rejoignent une conviction personnelle. Lorsqu'on exerce un métier au service des entreprises, sur un territoire donné, on finit par comprendre que l'on fait partie d'un tissu vivant. Les entreprises que j'accompagne, les clients que je conseille, les partenaires que je côtoie appartiennent tous à cet écosystème local. Sa santé est aussi la mienne. Un territoire où l'exclusion progresse, où des compétences se perdent faute d'opportunités, est un territoire qui s'appauvrit pour tout le monde, y compris pour les entreprises.
Rendre à son territoire une part de ce qu'il nous apporte n'est donc pas seulement un geste généreux, c'est un geste lucide. Les réseaux de solidarité locale tissent des liens qui dépassent largement le cadre de l'action sociale. Ils créent de la confiance, mettent en relation des acteurs qui, autrement, ne se seraient jamais croisés, et font circuler une intelligence collective précieuse. Participer à ces réseaux, même modestement, c'est investir dans la vitalité du lieu où l'on vit et où l'on travaille.
L'engagement associatif ne se mesure pas à la taille des moyens que l'on y consacre, mais à la constance et à la sincérité avec lesquelles on s'y implique. Chacun peut apporter sa pierre, à hauteur de ce qu'il est et de ce qu'il sait faire.
Je crois profondément que les professionnels indépendants et les petites structures ont, dans ce domaine, une carte particulière à jouer. Contrairement aux grandes entreprises qui déploient parfois des politiques de mécénat très formalisées, l'indépendant s'engage avec ce qu'il a de plus direct : son temps, son savoir-faire, sa connaissance concrète du terrain. Cette proximité rend son engagement immédiatement utile. Il n'y a pas de service dédié, pas de circuit de validation, seulement une décision et un geste.
S'engager sans se raconter d'histoires
Il faut toutefois éviter deux écueils. Le premier serait de transformer son engagement en argument commercial, de l'exhiber davantage pour se valoriser que pour servir la cause. La sincérité se sent, et rien n'affaiblit plus vite une démarche généreuse que le soupçon d'un calcul. Le second écueil, à l'inverse, serait la fausse modestie qui empêche d'assumer et de faire connaître son engagement. Or, parler de ces initiatives, les rendre visibles, c'est aussi donner envie à d'autres de s'y joindre. L'équilibre consiste à témoigner avec justesse, en mettant en avant la cause plutôt que soi-même.
C'est précisément dans cet esprit que je choisis d'évoquer FACE Artois et, plus largement, l'ensemble des acteurs qui, sur nos territoires, œuvrent contre l'exclusion. Non pour me mettre en avant, mais pour rappeler à mes confrères du web, à mes clients et à toute personne qui me lira, que l'engagement n'est pas réservé à quelques-uns. Il est à la portée de chacun, dans la mesure de ses moyens et à partir de ses compétences propres.
Une invitation à regarder autrement son entreprise
Au fond, ce que m'inspire la découverte d'un réseau comme FACE Artois, c'est une invitation à regarder autrement mon entreprise et mon métier. À me demander, régulièrement, ce que je fais de ma place dans la société, au-delà de la seule réussite économique. À considérer que la visibilité, l'expertise et le savoir-faire que j'accumule ne valent pleinement que s'ils servent aussi, parfois, à quelque chose qui me dépasse.
Les entreprises du territoire de l'Artois, comme celles de partout ailleurs, gagneraient à s'interroger de la même manière. Rejoindre un réseau engagé, parrainer une personne éloignée de l'emploi, ouvrir ses portes à des jeunes en quête de repères, partager ses bonnes pratiques avec d'autres : autant de manières concrètes de prendre part à un effort qui bénéficie à tous. On n'en sort jamais appauvri. On en revient au contraire avec une compréhension plus fine de son environnement, des relations nouvelles, et le sentiment d'avoir contribué à quelque chose de juste.
La lutte contre l'exclusion n'est pas l'affaire des seules institutions, ni des seules associations. Elle est l'affaire de tous ceux qui, dans leur activité quotidienne, croisent la question de l'emploi, de la compétence et de la dignité des personnes. Les professionnels du numérique en font partie, à part entière. C'est cette conviction que je souhaitais partager ici, en espérant qu'elle donne, à quelques lecteurs, l'envie de franchir le pas et de mettre, eux aussi, un peu de leur savoir-faire au service de leur territoire.