Les entrepreneurs sont-ils tous orgueilleux ?

Il est des sujets moins évidents à évoquer, voire risqués. Cet article traite de l’entrepreneuriat, certes, mais du point de vue de l’entrepreneur.

Le web nous donne de nombreuses solutions ou même martingales pour réussir une création d’entreprise et vous trouverez toujours des bonnes raisons développées par d’autres de créer votre entreprise.

On s’attache beaucoup également à déterminer quand il est bon d’entreprendre… Ce n’est pas le sujet de cet article dont le titre provocateur n’a pour seul dessein que de faire réfléchir. Bien sûr, ce sujet est particulièrement sous-jacent aussi dans certains métiers, comme celui de référenceur.

Pourquoi je m’intéresse à l’orgueil ?

Légitimement vous pouvez vous poser cette question, d’autant que vous ne trouverez que très peu de liaisons sémantiques avec le reste du blog, c’est le moins que l’on puisse dire. En quoi ce défaut (ce sentiment ou cette vertu selon les pensées et sociétés) peut-il bien intervenir dans une réflexion sur l’entrepreneuriat ? Et bien les raisons sont multiples.

expression d'avis personnelsL’une des raisons principales est que j’interviens dans un secteur (le web) dans lequel, comme nul par ailleurs on peut voir l’émergence et surtout la diffusion des expressions d’égos. Internet est en effet un lieu privilégié pour exprimer son moi comme jamais nous n’avions pu le proposer auparavant.

Blogs et réseaux sociaux sont les principales modalités de diffusion. La petite poucette de Michel Serres a de beaux jours devant elle.

Quel que soit le milieu d’où l’on vient, quel que soit également le degré de profondeur dans la réflexion, avec toujours une résonance proportionnelle à la pertinence du propos (sic), vous pouvez flâner sur autant de pages et de commentaires assimilables à des opinions ; ce blog n’échappe pas à la règle.

Internet est le reflet accentué de l’égotisme moderne.

C’est aussi bien plus que cela car il est entre autres un lieu d’échange et d’appropriation des idées mais ce n’est pas le sujet.

Une autre raison au fait de lier orgueil et entrepreneuriat, c’est le fait que je suis moi-même entrepreneur, que j’ai pu accompagner et conseiller pendant de nombreuses années des entrepreneurs et que certains échanges ainsi que de communes lectures m’ont inspiré cette réflexion. Voyez comme je prends le temps de légitimer mes dires…

Des sentiments très liés à soi font souvent agir les acteurs, sans pour autant prendre le temps d’observer les autres, en se fondant sur une forte croyance en soi, à un instant de leur vie que l’on pourrait appeler « la croisée des chemins ».

Cette croyance en soi est nécessaire et si l’on s’intéresse à l’orgueil, on a déjà un début de définition (j’ai bien dit début) que je compléterai ensuite.

Ce n’est bien sûr pas toujours le cas mais l’apprentissage de l’entrepreneuriat passe souvent par cette étape « orgueilleuse » ; Les ambitions, motivations et risques courus dans l’entrepreneuriat relèvent de la personnalité des individus qui entreprennent et il apparaît important de prendre à un moment cet angle pour mieux comprendre les façons dont on crée et innove.

Par contre, sur la personnalité de ces acteurs, sur leur vision du monde ou encore leur éthique, je vous renvoie bien volontiers au livre de Christine Benoit « Créateurs d’entreprise, les profils de la réussite », une étude plutôt intéressante sur la psychologie des chefs d’entreprise qui avait été publiée au éditions ems en 2009.

Enfin, une troisième raison est pour moi la provocation. Les contradictions et surtout les a priori normés liés au sentiment orgueilleux sont source de délectation… La notion d’orgueil est considérée différemment selon les époques et les sociétés mais c’est dans l’occident catholique un pêché capital. En d’autres termes, et de façon plus laïque, un tabou, une erreur, mais aussi une transgression.

Penchons-nous donc pour commencer sur cet orgueil.

L’orgueil, au fond c’est quoi ?

Pour Wikipédia, donc pour une bonne part de la conscience collective, « l’orgueil est une opinion très avantageuse, le plus souvent exagérée, qu’on a de sa valeur personnelle aux dépens de la considération due à autrui, à la différence de la fierté qui n’a nul besoin de se mesurer à l’autre ni de le rabaisser ».

La comparaison avec la fierté est remarquable mais à mon sens, et celui que je souhaite donner à cet article, c’est plutôt une comparaison avec la vanité qui nous livre un éclairage sur la compréhension du terme.

Vaniteux ou orgueilleux ?

Le wiktionnaire nous livre un éclairage autre et vous trouverez ainsi la comparaison faite par Henri Bergson : « Il y a une différence entre l’orgueil et la vanité. L’orgueil est le désir d’être au-dessus des autres, c’est l’amour solitaire de soi-même. La vanité au contraire, c’est le désir d’être approuvé par les autres. Au fond de la vanité, il y a de l’humilité; une incertitude sur soi que les éloges guérissent ».

Si l’orgueil ne concerne que l’individu ou l’acteur, la vanité fait appel aux autres.

orgueilleuxLa différence exprimée d’ailleurs par d’autres penseurs tourne souvent autour de la notion d’altérité mais aussi sur le fait que l’orgueil suppose un déséquilibre du point de vue de l’orgueilleux ; ce qui n’est pas forcément le cas pour le vaniteux. Les autres ne sont pas sur le même plan pour l’orgueilleux.

L’orgueilleux n’attend pas d’approbation et pour cause, il se sent au-dessus des autres. C’est certainement pour cela d’ailleurs que c’est transgressif… Transgressif comme oserais-je dire la liberté que l’on prend parfois, ainsi…

L’homme révolté de Camus fait état de ce sentiment d’orgueil sans le nommer vraiment dans la première partie. Sans que cela soit évoqué, l’orgueil pourrait apparaître en filigrane dans le passage consacré à l’esclave et son maître, car peut-être peut-il avoir sa place originelle pour exprimer un non après avoir dit si souvent oui :

« La révolte ne va pas sans le sentiment d’avoir soi-même, en quelque façon, et quelque part, raison. C’est en cela que l’esclave révolté dit à la fois oui et non. Il affirme, en même temps que la frontière, tout ce qu’il soupçonne et veut préserver en deçà de la frontière. Il démontre, avec entêtement, qu’il y a en lui quelque chose qui « vaut la peine de… », qui demande qu’on y prenne garde. »

La notion de frontière est fondamentale. Passer une frontière, franchir le Rubicon, ce n’est pas un acte anodin. Une excellente connaissance de soi même et des forces en présence ou alors une idée superbe de soi peuvent le permettre. La superbe, c’est l’autre nom de l’orgueil. Dans tous les cas, une estime de soi est nécessaire, exaltée ou non. Dans le cas sus-mentionné, c’est bien plutôt l’estime de soi.

Dire non, c’est évidemment aussi une façon de s’exposer très dangereuse, la transposition peut se faire également sur d’autres sujets que l’esclavage comme Camus le fait dans cet excellent essai où il traite aussi de l’orgueil dans la période romantique ; aussi des actes plus extrêmes des révoltés.

La haute estime de soi rend-elle dingue ?

L’orgueil est une phase dans laquelle l’acteur est supposé avoir une haute estime de lui-même, donc une interprétation supposée vraie mais peut être faussement vraie ou partielle des faits et des actes.

D’Alembert en donne aussi une définition qui conduit à employer le terme de folie : « L’orgueil est une opinion excessive de son propre mérite ; c’est un sentiment qui consiste à s’estimer soi-même plus que les autres, ou sans raison, ou sans sujet suffisant ; et dans cette prévention à les mépriser mal-à-propos. Je dis sans raison, et c’est alors une folie« .

De là à dire que dans l’excès de confiance, il y a la place pour de l’orgueil…

L’entrepreneuriat, un sujet théorisé

C’est avant tout un sujet multiforme. Il y a de nombreuses manières d’entreprendre. Et il existe en premier lieu pléthore de théories sur le sujet (de Schumpeter en passant par Kirzner ou Peter Drucker et en France par exemple avec une modélisation de Thierry Verstraete concernant le phénomène entrepreneurial découpé en trois niveaux de compréhension : l’entrepreneur – ses actions – le contexte).

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Joseph Schumpeter

On se rappellera que le terme entreprendre est apparu au XIIIème siècle et qu’un certain Quesnay (que les macroéconomistes connaissent forcément) utilisait déjà l’expression « entrepreneur terrien« .

Une longue histoire des formes entrepreneuriales qui conduit donc à de multiples manières de faire l’entreprise. Et donc également à de nombreux débats que je ne retranscris pas ici.

L’éthique peut-elle être la main invisible ?

Michel Adam nous donne une façon de voir l’entrepreneuriat en rapport avec les autres et découpe cela de la manière suivante (les fans de l’ESS s’y retrouveront) : On peut entreprendre pour soi, pour nous, pour eux.

Résumons le postulat de manière grossière : On entreprend dans son intérêt, dans une communauté d’intérêt ou dans l’intérêt collectif. Mais évidemment, la réalité n’est pas si simplifiée.

Par ailleurs, il existe aussi des formes intra-entrepreneuriales, c’est à dire qu’aux dépens d’un statut juridique particulier nécessitant prosaïquement un SIREN, des acteurs peuvent proposer et développer un cadre novateur au sein de leur entreprise.

Entreprendre c’est rompre avec ce qui est établi

Je reviens quelques instants sur Schumpeter ; les changements et déséquilibres dynamiques permettent à l’entrepreneur de jouer un rôle central. Rappelons également que les risques sont pris par celui-ci dans le but d’obtenir des profits.

Tiens tiens, ce déséquilibre pourrait-il se transposer dans la psychologie de l’entrepreneur ?

En tous les cas, entreprendre propose souvent un changement dans le regard des autres. Influence-t-il dans ce cas la psychologie de l’acteur ?

La déraison raisonnable d’entreprendre ?

Entreprendre, c’est évaluer des risques en vue d’obtenir un bénéfice. Des risques que peuvent d’ailleurs supporter les autres, de la famille (avec ses facteurs nitra-familiaux)  aux autres membres de la société.

Ce type d’initiatives peut être sujet d’éloges ou de réprimandes et, fondamentalement, elles soulèvent la question de l’ego. Quel entrepreneur ne s’est jamais posé la question suivante :

Suis-je en mesure de réaliser mon projet ?

Centré à ce moment sur ses capacités intrinsèques et (c’est souhaitable) environnementales (expérience, compétences opérationnelles, leadership, exemplarité, etc.) le potentiel entrepreneur a le choix entre un doute prolongé qui ne lui fera jamais passer la frontière et un temps plus ou moins long qui ne regarde finalement que lui, la décision d’entreprendre.

Dans le second cas, une forme de déséquilibre individuel s’opère.

Si l’environnement et le contexte sont pris en compte, c’est un risque calculé. S’il ne se fonde que sur ses capacités intrinsèques…

Surcoter sa capacité dans un projet relèverait dans ce cas de l’orgueil. Penser maintenir cette surcote relève même de la folie.

Aidé par le contexte, voilà quelque chose de fort possible.

La fin révélatrice de l’ego

Une réussite professionnelle amène une fierté, cette fierté n’est en aucun cas un processus de comparaison avec les autres.

La fierté est purement factuelle puisqu’elle fait suite à un succès. Ce qui pourrait amener à dire que l’orgueilleux est celui qui soit n’a pas réussi, soit n’a pas encore réussi (ou échoué).

Enfin, on pourrait dire que l’orgueil serait potentiellement (et peu judicieusement) un démarreur d’un projet d’entreprise alors que la tempérance et surtout la responsabilité en sont le moteur. Tout est question de lucidité et de prise de distance. Dites-vous bien que vous n’êtes pas le seul à pouvoir le faire…

Cela dit, Camus lui-même exprima dans ses carnets : « Un peu d’orgueil aide à prendre ses distances. » A méditer en guise de conclusion.

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Xavier Deloffre, consultant et formateur en référencement naturel et payant.

3 commentaires

  1. Marina 27 juillet 2015
  2. Marie-Aude 27 juillet 2015
  3. Jean-François 29 juillet 2015